Indépendance numérique Part 2

Indépendance numérique Part 2

Il est temps aujourd’hui de reconquérir notre indépendance numérique. Chacun peut, à son échelle, faire un pas vers plus de souveraineté. Ce dramatique début d’année 2026 m’a poussé à entreprendre de nombreux changements en ce sens.

Je tiens avant tout à mettre les choses au clair : mon but n’est pas de renier ou de me débarrasser totalement de la tech américaine. Ce serait idiot, c’est ma culture : j’ai grandi et vibré avec Atari, Commodore, Apple et Silicon Graphics… Ce serait de toute façon quasiment impossible et cela rendrait pour ma part, mon activité professionnelle très compliquée. Pourtant, aujourd’hui, le constat est implacable : on ne peut plus se permettre de laisser tous nos usages numériques entre les mains exclusives de la big tech US et des GAFAM, d’autant plus que ces derniers ont maintenant acquis un pouvoir technologique et géopolitique sans précédent.

Ainsi, ma démarche n’est pas motivée par un anti-américanisme primaire, mais par la nécessité de reprendre le contrôle en privilégiant d’autres initiatives. Au final, c’est un peu comme favoriser la nourriture bio et locale pour son assiette.

Mon objectif est double : quitter certains services US pour des solutions françaises ou européennes, fiables et robustes. Ces services doivent être performants et sécuriser mon workflow pour au moins les dix prochaines années, tant pour un usage personnel que professionnel.

La première chose que j’ai faite fut de quitter Gmail que j’avais utilisé comme adresse principale pendant quelques années. C’est un choix que j’ai fait dès 2013 suite à l’affaire Snowden. J’ai depuis mes propres adresses et noms de domaine qui fonctionnent parfaitement. Changer son email est vraiment la base et c’est quelque chose que j’encourage tout un chacun à faire. Pour plus de facilité, il existe des services en ligne indépendants et souverains comme Infomaniak ou Proton

Pour revenir à ce début d’année 2026, j’ai fait quelque chose de très facile et vraiment gratifiant : j’ai enfin fermé mon compte X. C’était un compte Twitter originel de 2009 auquel je tenais, même si je l’avais quelque peu laissé à l’abandon ces dernières années.

Si je m’amusais à parcourir le fil d’actualité Twitter/X ce pugilat permanent de temps à autre, cette plateforme ne m’était absolument pas indispensable. Surtout, à bien y réfléchir, c’était la seule chose à faire si je ne voulais pas participer à la fortune indécente d’Elon Musk et signifier mon désaccord avec les idées du propriétaire même si je ne suis qu’un atome de goutte d’eau dans un immense océan d’utilisateurs. Au final, il n’y avait rien à argumenter. J’ai fermé mon compte. Terminé.

Je comprends que pour certaines personnes, journalistes et hommes politiques, ce soit un peu plus difficile à faire, mais tout de même… ( D’ailleurs, on peut vraiment s’interroger sur la pertinence de la présence d’institutions officielles sur X. ) On peut fermer son compte X ! Oui, vous pouvez.

Dans la foulée, j’ai rejoint Mastodon et Bluesky.

Mastodon est un réseau social décentralisé qui ne repose sur aucun algorithme : on y voit uniquement ce que l’on suit. Son fonctionnement peut être un peu compliqué à appréhender : j’ai initialement ouvert mon compte chez Mastodon.social, soit sur un serveur situé… aux États-Unis. Heureusement, la philosophie du réseau permet de migrer facilement son compte vers une autre instance, ce que j’ai fait en rejoignant Piaille.fr, un serveur français.

Après un mois de présence, je peux vous dire que Mastodon est rafraîchissant. Pas de pub, pas d’algorithme, pas de propriétaire… pas beaucoup de monde non plus, bien sûr, mais c’est un savoureux mélange de réseau social et de ce qui faisait l’Internet d’avant, libre et intelligent.

Bluesky est un clone de Twitter, créé par son fondateur historique, plus éthique et décentralisé. Ma présence y est plus anecdotique : je m’y suis inscrit par curiosité et pour apporter mon soutien à cette initiative, même si je n’ai pas forcément besoin d’un autre réseau social américain…

Parce que si je peux me réjouir et me vanter d’être arrivé à quitter X assez facilement, ce n’est pas du tout la même histoire avec Facebook et Instagram. Et Dieu sait pourtant que je ne suis pas un fan de Mark Zuckerberg (si ce n’est en personnage de film dans The Social Network).

Malgré une brève tentative de sevrage avortée il y a quelques années, Facebook reste pour moi, avec tous ses défauts, un lieu d’échange et de partage. C’est un lien, même ténu, avec des amis éloignés, et ses groupes divers et variés sont encore absolument indispensables à mon activité d’indépendant.

On touche là du doigt la dure réalité : les réseaux sociaux privés et propriétaires nous ont happés et se sont approprié des pans entiers de l’Internet qui autrefois, il y a de cela bien longtemps, courant 90 et début des années 2000, étaient dévolus aux sites perso, à l’IRC et aux forums. C’est vraiment regrettable.

Mais donc je l’avoue et je l’assume : je ne suis pas encore prêt à quitter Facebook. Quant à Instagram, je ne m’en sers que pour regarder mes cinq minutes de “vidéos de chiens marrants” hebdomadaires et partager quelques designs graphiques… Aucun risque d’addiction, le scrolling m’ennuie tellement que je zappe l’application au bout de deux minutes.

Je me suis ensuite attaqué à mes outils professionnels, avec comme objectif d’abandonner Dropbox pour un cloud européen, de rapatrier mon site professionnel en France et de trouver une alternative à Vimeo

Le cas Dropbox : j’utilisais ce service depuis 2011, malgré les quelques scandales qui ont parfois entaché sa réputation. Si leur logiciel fonctionnait à merveille — je n’ai eu que très peu de problèmes de synchronisation en 15 ans — c’était surtout une habitude bien ancrée et rassurante, et ce malgré sa consommation de +500 Mo de RAM. J’ai plusieurs fois envisagé d’utiliser un autre outil Cloud comme feu Hubic, mais Dropbox fonctionnait si bien que jusqu’à maintenant, je ne suis jamais arrivé à m’en détacher. Pour rappel, ce qui est mis dans Dropbox est instantanément sauvegardé dans le Cloud : c’est “magique”, rapide et efficace. J’ai donc vraiment dû me faire violence pour désinstaller ce logiciel.

Et c’est une petite victoire : j’utilise depuis plus d’un mois kDrive et Proton Drive avec succès. Les deux logiciels consomment à eux deux moins de RAM que Dropbox et font parfaitement le job. Ces deux services ( que j’ai déjà cités en début d’article) bien connus de ceux qui cherchent des alternatives aux GAFAM sont suisses. Pourquoi la Suisse, demanderont certains ? Parce qu’elle combine neutralité, lois protectrices, infrastructures sécurisées et une véritable culture de la confidentialité. ( C’est quand même le pays des comptes bancaires obscurs et mystérieux… ).

Je pensais en écrivant ce texte qu’il n’y avait plus de service français équivalent depuis la disparition d’Hubic, mais je viens de découvrir https://cozy.io/. Ça vaudrait peut être le coup d’essayer…

Retour à la maison : Mon site professionnel était hébergé depuis 2012 chez Cargo Collective, une petite boîte new-yorkaise spécialisée dans les portfolios d’artistes et de designers. Je voudrais vraiment ici leur rendre hommage et les remercier de n’avoir jamais augmenté leurs prix ! C’est assez incroyable pour être souligné. Même si leur support est vraiment « a minima », leur CMS est sympa et mon site a parfaitement fonctionné durant ces… 14 années !

Il était temps de rentrer, dans ma démarche de souveraineté numérique j’ai donc rapatrié mon site chez OVH, en le redesignant au passage.

Auto-congrats : j’ai maintenant un site fait maison, qui tourne sur un WordPress local/statique hébergé en France, ce qui est également le cas pour ce blog ici présent, que j’ai rapatrié de GitHub.

Quitter un navire qui prend l’eau.

Vimeo est vraiment une plateforme que j’ai adorée et soutenue depuis juin 2008. C’était il y a encore une dizaine d’années l’alternative créative à YouTube, portée par une communauté très active. J’ai toujours le souvenir d’une soirée très cool que la plateforme avait organisée à Berlin en 2009 où j’avais rencontré d’autres vidéastes et des membres du staff…

Vimeo, « the place to be », s’est hélas peu à peu transformé en un simple outil de streaming assez confus. Si le service reste utile pour héberger son travail, il a perdu sa particularité et s’est dégradé : l’interface est devenue une véritable usine à gaz et les prix ont explosé, passant de 70 $ à 120 € par an en quelques années ! La plateforme a aussi entrepris un virage incompréhensible : la communauté a été délaissée et la navigation parmi les vidéos et les profils de créateurs a disparu.

Ce fut peut-être ma décision la plus difficile, car trouver une alternative facile et économique semblait impossible. Je ne voulais pas utiliser YouTube ni Dailymotion / qui existe toujours, focalisé sur les formats verticaux pour mobiles / et PeerTube , bien que très louable, ne correspond pas à mes besoins. Alors que j’envisageais d’héberger mes vidéos directement sur un serveur OVH, c’est une IA ( américaine :/ ) qui m’a conseillé Bunny.net, un service Slovène de CDN et d’hébergement vidéo.

Bunny me semble hyper rapide et efficace, comme j’ai pu en juger lors de mes premiers essais, et surtout avec un tarif super intéressant. Je suis en train de finaliser cette migration et je vais entamer une grande phase de test. J’espère vraiment qu’elle s’avérera concluante car je ne donne pas cher du futur de Vimeo. Le service a été acheté fin 2025 par le groupe italien Bending Spoons (ironie de l’histoire, Vimeo est donc maintenant techniquement européen…)  et, en ce mois de janvier 2026, le site vient de licencier la quasi-totalité de ses équipes historiques.

La stratégie semble désormais de vider les effectifs et de presser les utilisateurs restants avec des tarifs toujours plus élevés. Une perspective bien triste pour ce qui fut autrefois le top de la vidéo créative sur l’Internet.

Mon expérience n’est qu’un petit aperçu de ce qu’il est possible de faire avec un peu d’effort et de volonté. C’est une reprise de contrôle tout à fait faisable de pans importants de ma vie numérique. Les services que j’ai choisis sont robustes, fiables et s’intègrent parfaitement dans mon quotidien et n’importe quel environnement de travail.

Picture by Ivar Leidus / Wikimedia Commons

Bien sûr, ma réflexion ne s’est pas arrêtée à ces quelques services. Il y a plein d’autres choses qu’il est possible de faire au quotidien : utiliser le moteur de recherche Qwant, préférer des navigateurs comme Firefox ou Vivaldi ou encore LibreWolf, privilégier l’IA Mistral Le Chat quand cela est possible, éviter d’acheter sur Amazon, préférer CB à Apple et Google Pay, utiliser /e/OS sur son smartphone, etc. Là on se rend vraiment compte de l’étendue de l’emprise de la Big Tech US…

Je tape ces lignes sur l’un de mes Macs et j’en suis bien conscient. Il serait vraiment illusoire de prétendre que l’on peut tout changer d’un coup d’un seul. Faire ce qui est possible, à son échelle, même un tout petit peu, comme simplement utiliser un e-mail français ou européen, c’est déjà un pas dans la bonne direction.

Bien sûr, l’effort n’est pas le même suivant son secteur d’activité professionnelle, même si l’emprise des GAFAM est universelle. Pour ce qui est de mon domaine, la création graphique et la vidéo, se passer d’un Mac ou d’un PC Windows relève presque de l’impossible.

Le frein majeur reste logiciel. Si j’ai réussi avec succès à me débarrasser de l’infâme abonnement d’Adobe au profit de DaVinci Resolve et de la suite Affinity (selon les projets), je ne sais pas si je pourrais survivre exclusivement sous Linux.

J’aimerais pourtant franchir le pas. C’est l’un de mes objectifs pour cette année : installer ce système sur l’une de mes machines pour commencer à me faire la main et répondre précisément à cette question. Dire que ma première tentative date de 1999, à la sortie du livre Le hold-up planétaire – la face cachée de Microsoft ! Oui, il y a 1000 ans : / Le sujet de la souveraineté numérique ne date pas d’hier.

Une envie de changement d’autant plus forte que je fais partie des nombreux “Apple users” historiques, déçus et désabusés. Si les iPhones et les Mac série M sont de formidables machines, le côté non évolutif, les tarifs excessifs, les bugs récurrents de macOS, le rythme des mises à jours imposées et l’insupportable attitude de “courtisan” de Tim Cook vis-à-vis de Donald Trump sont de véritables repoussoirs. Aujourd’hui, la magie d’Apple n’opère plus, le rêve s’est brisé. Le peu qu’il restait du “Think Different” s’est évaporé…

Le chemin va être long et difficile, mais le timing est peut-être parfait : finalement, l’Amérique de Trump aura peut-être eu le bénéfice de provoquer notre réveil numérique. Oui, une autre tech est possible.

Picture by Nikopol-h / Wikimedia Commons

Quelques liens :
Leave big tech behind! How to replace Amazon, Google, X, Meta, Apple – and more / The Guardian
Quelles alternatives aux GAFAM ? / Bon Pote

Image à la une de l’article de Marek Ślusarczyk / Wikimedia Commons


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